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Surutilisation carcérale : une fatalité ?
Abandonner le tout à l’incarcération pour une justice sociale et du soin
Etat des prisons : la surpopulation comme symptôme structurel
On lit partout que la Belgique traverse depuis plusieurs décennies une crise pénitentiaire chronique. À ce jour, plus de 13 000 personnes sont incarcérées dans des établissements conçus pour environ 11 000 places, avec un taux d’occupation dépassant les 125 %. Cette situation n’est ni accidentelle ni la conséquence mécanique d’une augmentation de la criminalité. Elle constitue le produit d’une série de choix politiques et judiciaires fondés sur une sur-utilisation de la prison comme réponse privilégiée à des problématiques sociales complexes.
Réduire le débat à la seule surpopulation et ses conséquences dramatiques peut, involontairement ou pas, faire obstacle à une compréhension claire et juste des causes, des enjeux et de l’ampleur de la question carcérale en particulier dans un contexte d’inégalités sociales croissantes.
La judiciarisation tend à détourner l’attention de ces causes structurelles et entrave la mise en œuvre d’une véritable politique de prévention.
Un tiers des personnes détenues en Belgique se trouvent en détention préventive, c’est-à-dire privées de liberté sans condamnation définitive. En 1980, on comptait environ 1 500 personnes en détention préventive ; elles sont aujourd’hui plus de 4 000. La Belgique figure ainsi parmi les pays européens recourant le plus largement à cette mesure pourtant censée être exceptionnelle. Cette pratique affecte de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables : personnes sans domicile, personnes étrangères, personnes vivant dans la pauvreté, personnes souffrant de troubles psychiques.
Ainsi, on peut dire qu’il s’agit-là d’un outil de gestion sociale….un mécanisme de tri et de contrôle…
La surpopulation carcérale résulte principalement de quatre dynamiques convergentes : l’explosion de la détention préventive, l’allongement des peines, le recours croissant à l’emprisonnement pour des infractions de moindre gravité et les obstacles à la libération conditionnelle, à la surveillance électronique ou aux libérations anticipées. Il s’agit donc moins d’un manque de places que d’une inflation carcérale, caractérisée par une augmentation du nombre de personnes détenues supérieure à la croissance démographique générale .
L’urgence n’est pas l’augmentation du parc carcéral : il ne faut pas ouvrir de nouvelles prisons. L’urgence est à la désinflation carcérale.
Les idées reçues dans l’opinion publique
La persistance de la surpopulation carcérale s’appuie sur un ensemble de représentations erronées largement relayées dans l’espace médiatique et politique. L’une des plus répandues consiste à affirmer que nous vivrions dans une société laxiste où régnerait l’impunité. Or, les chiffres montrent qu’on n’a jamais autant incarcéré qu’aujourd’hui. Tous les acteurs du système pénal ont intensifié le recours à la prison.
Une autre idée reçue consiste à croire que l’augmentation de la population carcérale serait la conséquence directe d’une hausse de la criminalité. Pourtant, les statistiques démontrent que la criminalité est globalement en baisse en Belgique depuis les années 1980, tandis que la population carcérale a doublé sur la même période . Il n’existe par ailleurs aucune corrélation entre les taux d’incarcération et les taux de criminalité : certains pays présentent une criminalité élevée avec peu d’incarcération, d’autres l’inverse.
Il est également fréquent de penser que la prison crée de la sécurité. Or, les taux de récidive avoisinent les 65 % dans les trois années suivant la sortie de prison, alors que les dispositifs non punitifs d’accompagnement affichent des taux de récidive proches de 16 %. À l’échelle internationale, près de 95 % des infractions ne donnent jamais lieu à une condamnation, faute d’être détectées ou signalées, ce qui relativise fortement l’efficacité supposée du système pénal.
D’aucuns tentent de faire croire aussi que l’augmentation du nombre de personnes détenues ne fait que suivre l’augmentation de la population démographique. Un rapide calcul des courbes nous démontre facilement le contraire.
Enfin, l’idée selon laquelle les prisons seraient peuplées majoritairement de « dangereux criminels » est démentie par les données disponibles. Plus de la moitié des personnes détenues le sont notamment pour des infractions liées aux stupéfiants, et un nombre important souffre de troubles psychiatriques. La prison fonctionne ainsi comme un mode de gestion de la pauvreté, de la marginalité et de la souffrance psychique.
Etudes et analyses : ce que montre la recherche
Depuis plusieurs décennies, les recherches en criminologie et en sciences sociales documentent l’inefficacité structurelle de la prison. Les fonctions traditionnellement attribuées à l’emprisonnement — dissuasion, réinsertion, réduction de la récidive — ne sont pas remplies.
L’effet criminogène de la prison est également largement établi , notamment en raison de la précarisation qu’elle engendre : perte de logement, de travail, endettement, rupture familiale .
De nombreux auteurs ont analysé ce phénomène comme un tournant punitif ou une pénalisation du social. Michel Foucault soulignait déjà que la critique de la prison est contemporaine de sa création. Nils Christie parlait d’une « industrie de la punition », Loïc Wacquant d’un mode de gestion des populations inutiles en contexte de retrait de l’État social. David Garland évoque quant à lui l’émergence d’une « culture du contrôle » marquée par le populisme pénal .
Les instances internationales confirment ces analyses. Le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) insiste depuis des années sur la nécessité de réduire la population carcérale plutôt que d’augmenter indéfiniment le nombre de places . L’État belge a d’ailleurs été condamné à plusieurs reprises pour les conditions de détention liées à la surpopulation.
En raison de cette surpopulation endémique et du coût de la politique pénitentiaire, la Cour des Comptes avait réalisé un audit de la situation en 2011, dénonçant l’absence de chiffres clairs et l’inadéquation des mesures envisagées pour venir à bout du problème .
Pourquoi les analyses des experts sont-elles contestées ?
Malgré l’accumulation de données scientifiques convergentes, la grande majorité des responsables politiques, des médias et de certains hauts magistrats continue de défendre l’institution carcérale. Cette résistance s’explique en partie par des mécanismes idéologiques et politiques profonds.
Le populisme pénal exploite les peurs réelles ou fantasmées de l’opinion publique et désigne des boucs émissaires commodes : l’étranger, le migrant, la personne précarisée, la personne dépendante. La délinquance des milieux populaires est sévèrement sanctionnée , tandis que la délinquance en col blanc, pourtant hautement préjudiciable à la société, demeure largement banalisée.
Le diagnostic est évident : le système pénal, en plus d’être inefficace, est anti-démocratique, en ce qu’il ne punit pas de la même manière toutes les personnes et toutes les illégalités.
Le crime n’est pas l’objet mais le produit de la politique pénale. Les infractions du code pénal sont loin de couvrir tous les préjudices. Elles pourraient même détourner notre attention des plus graves d’entre eux, pourtant souvent structurels (racisme, patriarcat, destruction de l’environnement,…).
Le système pénal fonctionne comme un entonnoir : il capture prioritairement les « petites mouches », tandis que d’autres formes de criminalité échappent largement à la répression. Cette sélectivité remet en cause l’éthique même du système et son caractère démocratique.
Enfin, la prison demeure un outil politique permettant d’éviter de traiter les causes structurelles des problèmes sociaux. Criminaliser apparaît plus simple, plus visible et politiquement plus rentable que d’investir dans des politiques sociales de long terme.
En guise de conclusion – Prôner une justice sociale : intervenir sur les causes plutôt que punir
Choisir une justice sociale et transformatrice, c’est déplacer la question centrale : non plus « qui a commis l’infraction et comment le punir ? », mais « qui a été blessé, de quels besoins parle-t-on et comment réparer ? ». La justice réparatrice et restaurative vise la reconnaissance des victimes, la responsabilisation des auteurs et la restauration du lien social.
Les interventions sociales structurelles — lutte contre la pauvreté, accès au logement, aux soins, à l’éducation — se révèlent plus efficaces que les réponses pénales individualisées. Chaque euro investi dans la prison est un euro qui ne finance ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les logements sociaux. Or, une journée de détention coûte environ 170 euros par personne.
Être abolitionniste ne signifie pas nier les violences ni abandonner les victimes, mais croire en une sécurité collective fondée sur le soin, la prévention et la justice sociale plutôt que sur la menace et la violence institutionnelle. Il s’agit d’oser expérimenter ensemble d’autres manières de sécuriser, réparer et responsabiliser, sans reproduire les dominations et les inégalités systémiques.
Autrice : Juliette Moreau
Membre de l’OIP, section belge
